L’enseignement, une Voie (ou une Voix) sacrée?

designationsCarte blanche d’une jeune enseignante de 32 ans, dans l’attente d’un travail pour la rentrée…

Aujourd’hui, je suis fâchée. Non, fâchée, c’est un euphémisme. Je bouillonne de rage en fait. Je bouillonne tellement de rage que je suis à deux clics d’aller chercher sur le net un tutoriel  “comment fabriquer une bombe soi-même”. La cible : mon employeur. J’ai nommé le sacro-saint ministère de la Communauté Française de Belgique, récemment rebaptisé Fédération Wallonie-Bruxelles. Et plus particulièrement le service des désignations aussi nommé “La Voix”.

On attend « La Voix »

“La Voix” est impossible à joindre (on ne joint pas la voix, c’est elle qui vous joint, on n’e-maile pas la Voix, de toute façon, elle est tellement occupée qu’elle ne vous répond jamais). Cette appellation de “La Voix”, c’est Charlotte Charpot, dans son livre “Madame, vous êtes une prof’ de merde” (que je recommande à tout le monde), qui l’a si justement trouvée. Comme dans Loft Story, le service des désignations, c’est “La Voix” : elle impose des commandements qui sont à satisfaire si on ne veut pas être pénalisés. La Voix, on attend son appel (ou son papier c’est selon) tout l’été. On l’aime mais on la redoute aussi. Je ne vous raconte pas ce que le rituel d’aller relever le courrier peut devenir pénible. Chaque jour, de mai à septembre, on se dit “allez, on y croit, ma désignation va arriver aujourd’hui” (en 2010, j’ai reçu la mienne en novembre, j’ai eu le temps de devenir dingue) mais la boite aux lettres reste vide de jour en jour. Un vrai désert postal. Ça en devient si frustrant qu’à l’heure actuelle aller chercher mon courrier me donne des poussées d’acné.

La Loi, c’est l’ancienneté

Cette année-ci, j’ai eu de la chance (après 10 ans de carrière, notez, il est peut être temps) : j’ai reçu mon papier en revenant de vacances. On fait la danse de la joie dans le salon, on débouche une bouteille de vin. On ose quand même pas trop le dire, on a peur que ça soit pas vrai. Parce qu’il y a des années où l’on s’est réjouit (sur une promesse, sans avoir de papier, c’est vrai) et puis il ne fallait pas. Là, tu te dis, c’est bon, j’ai le papier mais tu restes quand même circonspect. Et tu fais bien finalement : trois semaines plus tard, le couperet tombe et il est sans appel, on peut jeter le papier de désignation à la poubelle… Retour à la case départ : sans emploi. On est le 22 août, il te reste deux semaines avant la rentrée pour essayer de trouver un temps plein. Bien entendu, ce n’est pas “La Voix” qui t’annonce cette merveilleuse nouvelle. Trop sale comme travail sans doute. Elle laisse ce soin au directeur de l’école qui, tu l’entends, est vraiment désolé pour toi. Mais, malheureusement, lui qui connaît ton travail et sait que tu le fais bien, n’a aucun pouvoir – ce qui, quand on y réfléchit, est quand même incroyable : dans le privé, un DRH accepte rarement qu’on lui dise qui il doit engager – dans l’enseignement officiel, c’est la loi : Dura Lex sed Lex (cet adage n’a finalement jamais si bien porté son nom).

Pour La Voix, la Loi c’est l’ancienneté. C’est ainsi, on ne sait rien faire. Donc, quand quelqu’un de plus ancien que toi te prend une place, tu n’as pas le choix, tu obtempères. Tu râles (tu restes un être humain et recevoir un c4, soyons honnêtes, ça n’est jamais agréable) mais c’est ainsi. La Voix le dit elle-même : “quand nous faisons sauter quelqu’un (le terme est cocasse n’est ce pas?), il n’y a rien de personnel. Nous, nous n’avons que des chiffres sur notre écran d’ordinateur”.

Pour la Voix, donc, un temporaire n’est “qu’un chiffre à caser” pour pouvoir “boucher” des trous. Qu’il fasse une seule école ou trois écoles éloignées les unes des autres avec des contraintes horaires énormes, administrativement, cela revient au même… Pour la Voix, qu’on le désigne au mois de juin ou qu’on le prévienne en septembre, cela ne change rien… Mais si pour La Voix, ça ne change rien, dans une vie personnelle, ça compte. Difficile de prévoir ou de faire des projets de vie quand on n’est pas sûr de demain. Vous en connaissez des banquiers qui acceptent de faire des prêts hypothécaires sans pouvoir avoir de garantie? Pourtant, on accepte, on se résigne et on se dit qu’un jour, son tour viendra (avant, on chantait un prince, maintenant, c’est un job, le monde change…)

Un système peu transparent

En plus de cette précarité, il existe, selon moi, des zones d’ombre. Sous couvert de protection de la vie privée, il n’y a pas de listing des professeurs désignés. Personnellement, je vois pas trop en quoi cela serait préjudiciable pour la vie privée de savoir quel professeur enseigne dans quelle école (ou alors je suis bien naïve de laisser le webmaster de l’école mettre mon nom dans la section “membres du personnel éducatif”. Peut être devrais-je appeler les Droits de l’homme?). Moralité, on est obligé de faire une confiance aveugle à La Voix. Même le syndicat n’a pas de liste, il crée sa propre liste avec les renseignements donnés par les affiliés. Mais il n’y a pas de problème en soi : la Voix respecte la Loi.

Maintenant, qui est désigné où, on finit toujours pas le savoir (mais pas toujours assez tôt). Et là, on se rend compte que les droits ne sont pas forcément respectés ou, en d’autres termes, que La Voix, pourtant infaillible, n’a pas suivi la Loi (ce qui revient au même finalement). Comment puis-je accepter de faire trois établissements scolaires alors que quelqu’un avec moins d’ancienneté puisse avoir un horaire complet dans une seule école? Il est trop tard pour réclamer? D’accord. On accepte, on se résigne, on se dit que son tour viendra. Mais ne me demandez plus d’avoir confiance en la Voix.

Les jeunes collègues qui arrivent dans la grande famille de l’enseignement sont plein de bonne volonté. Or, ils ont besoin de se sentir intégrés par leur employeur, pas de s’imaginer à la merci d’un système déshumanisé. Beaucoup d’entre eux partent après quelques années. L’Etat parle de pénurie : pourtant, le premier responsable, c’est lui.

Le feu sacré, je l’ai. Mon boulot, ma réalité de terrain, je l’aime. Même si ce n’est pas facile tous les jours. Pourtant, un feu, si on n’y veille pas, il s’éteint. Et là, j’ai pris une douche froide….

Le blog de Lottie:

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