Le moins que l’on puisse dire est que depuis sa naissance, que dis-je… ? Ses balbutiements, l’idée du livre numérique a fait couler sueur, sang et larmes. Les détracteurs du concept ne cessent de lever l’étendard du livre en papier pour décrier le phénomène numérique comme étant capable de détruire la littérature, le lecteur, le rapport au livre, l’odeur du papier, sa texture, son incroyable capacité à être consommé lu sur une plage ensoleillée les mains pleines de monoï enrichi ultra gras.

 

Tous les arguments sont bons pour rappeler avec nostalgie combien cette époque bénie où les pages jaunes qui sentaient la poussière, entre lesquelles on pouvait glisser amoureusement quelque edelweiss cueilli sur le toit du monde au péril de sa vie, ou signet tendrement brodé de main d’aïeule était précieuse et combien il est inenvisageable de pratiquer la lecture autrement.

 

Je verse une larme attendrie à leur côté, sans essayer de rappeler qu’un livre numérique et un livre en papier peuvent cohabiter, que j’ai beau trouver pratique dans un bus de ne pas transporter sous le bras 18 volumes encyclopédiques ou les trois tomes du Vicomte de Bragelonne, j’adore aussi retrouver sur mon transat le dimanche, le contact d’un classique de chez Corti, quitte à prendre le temps de l’ouvrir au coupe papier. 

 

Mais il existe une idée sous jacente, une insinuation persistante, qui n’est parfois que suggérée, parfois soulignée avec insistance. Les détracteurs du livre numérique sont aussi des détracteurs du LIRE numérique. Ils partent du principe qu’aucun auteur digne de ce nom ne serait désireux de voir son ouvrage édité dans un tel format, que l’écriture numérique est donc moins valable que l’écriture à destination d’un imprimeur. Le support – parent pauvre – est en conséquence aussi le parent pauvre sur le plan du fond et de la forme. (Ne nous avançons pas à supposer que le lecteur numérique est implicitement aussi moins valable que l’auguste lecteur papier, ils ne l’ont pas prononcé.)

 

L’auteur, le vrai, pour avoir une valeur littéraire, doit être publié papier. Je ne disserterai pas ici sur les lenteurs de la chaine du livre, les 1001 raisons pécuniaires et pratiques qui pourraient pousser les auteurs à désirer au contraire trouver un éditeur numérique. Je vais lever un tout petit peu plus le voile diaphane de l’idée des pourfendeurs du livre numérique pour voir où elle nous mène, et peut-être où ils ne souhaiteraient pas que nous nous aventurions.

 

« Le livre numérique modifie notre rapport au texte » … et de m’interroger sur ce texte. C’est la mort d’un certain style de lecture – de lecteur. Nous sentons bien l’implicite d’une forme de rapport « préférable ». Mais alors fondamentalement, que change le livre numérique dans le rapport du lecteur au texte ? Les réponses sont aisées : le lecteur peut survoler le texte, le feuilleter, le jeter, ne pas le lire, ne pas le finir, ne pas l’aimer, s’en délester après quelques pages voire quelques lignes seulement. Oui, car on ne consomme pas de la même façon le livre physique qu’on aura mis une heure à choisir, guidé – peut-être – par un libraire avisé et qu’on aura payé 25 euros, que celui acquis pour 0,99ct en ligne sur conseil de bloggeurs bénévoles.

On entre dans l’ère de l’instantané, facile, qui fait si peur aux aficionados de la ramette reliée avec le corolaire que La plume qui signe le texte oublie le « style » pour proposer du vulgaire consommable. Avènement de la chick lit, de la romance, du polard soupe, du lovebook sur un loveboat…. Ha mais ? On me souffle à l’oreille que… la forme papier de ces ouvrages existe ? Que c’est principalement ce marché là qui sauve les libraires du naufrage ? Qu’on vend 1000 Harlequin  pour 0,001 Mallarmé ? Que l’avènement de cette littérature de masse n’a pas attendu celui du support numérique ? Cela signifierait que le changement qualitatif n’est pas fonction du média, que la plume de l’auteur n’est pas de facto dégradée par l’idée qu’il sera lu autrement qu’en feuillets.

 

De quoi d’autre peut-il être question alors ?

 

« Le livre numérique c’est la mort d’une certaine forme de littérature ». Qu’entend-t-on par là ? Ne pensons-nous pas forme classique, policée, choyée, amour de la langue ? Mon cerveau en ébullition sursaute dans son liquide rachidien à chaque fois que l’on ne présente qu’une partie du problème. Si quelque chose se meurt, personne n’ajoute : « n’y a-t-il rien de naissant ? »

 

Que voyons-nous se profiler à l’horizon ? L’immense territoire vierge de création qui s’ouvre avec toutes les possibilités offertes par la disparition des contraintes du support. Le mythe du liber mundi recelant une parole totale, sacrée, non bornée par le temps ou l’ espace, me revient à l’esprit, tout comme les chefs d’œuvres poétiques qui n’auront jamais vu le jour faute de moyen des éditeurs et de perspective de ventes pour mettre en page les textes pointus de quelques génies dadaïstes, originaux surréalistes, calligrammes apollinariens , ou pointillismes éclatés d’après guerre…

 

Ne touchons-nous pas les chatoyants rivages dont rêve tout auteur enfin libre de travailler son texte de façon cubiste, dans toutes les dimensions ? D’ajouter aux axes paradigmatiques et syntagmatiques un immense espace vierge non borné, un défilement, la circulation d’une pensée que jamais l’imprimerie ne permit ?

 

Je me demande alors vers quoi pourrait bien tendre la littérature échappant aux logiques de construction classiques, aux carcans rigoureux, à la prose poétique au déroulement lent et sinueux. Après avoir exploré avec passion les méandres de l’allitération, de l’assonance, la texture de la langue que nous offre ce réservoir d’expérimentations qu’est le support numérique ? Au lieu de pleurer la mort d’une certaine forme de livres/littérature/lecture/lecteur (je les mets tous en brochette, ceux qui préfèrent les feuilles ont affiné leurs doléances en les immolant les uns après les autres sur un joyeux carrousel) ne pourrions nous nous réjouir de l’arrivée d’une nouvelle ère de l’écriture ?

 

A ce point de ma réflexion je ne peux que me tourner vers quelques éditeurs numériques pour leur demander de m’éclairer sur la publication de textes originaux qui lanceraient les lignes de fuite de la modernité littéraire.

Je me souviens de livres précurseurs comme la révolution Jpod de Douglas Coupland qui éclatait déjà un nombre incalculable de codes malgré les limites trop palpables de la page.

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J’en viens donc à mon article suivant. Cachez-vous les yeux.  

 Le Numérique ou l'abominable naissance de nouvelles écritures?

La littérature se rapprocherait-elle des codes d’internet et des jeux vidéo ? Je ne voudrais pas éradiquer le suspens immédiatement en vous donnant la réponse. Non. Je ne suis pas cruelle. Je vais d’abord faire une grande digression.

Je lisais chemin faisant le dernier Studio Ciné live en papier ce matin dans les transports en commun. J’avais apprécié l’édito de M. Fabrice Leclerc sur la bascule entre le cinéma d’hier et celui de demain, ou l’affrontement de « la caméra de papa et les colts 45 contre la palette graphique et le joystick »[1]. Je suis tombée ensuite sur l’article « Le jeu vidéo nouveau maître d’Hollywood »[2] qui analyse de quelle façon le jeu vidéo a progressivement gagné du terrain, permis au 7e art d’affiner les effets visuels pour entrer dans une nouvelle ère. Au départ, - tout le monde s’en souvient, ou pas - les adaptations de jeux vidéo au cinéma (Street Fighter/ Mortal Kombat / et autres Doomlike) étaient d’épouvantables calamités intellectuelles et scénaristiques. Seule une poignée de geeks biberonnés à la console étaient capables d’apprécier simultanément les causes et les conséquences de ces abominables tentatives.

Mais sur le fond, l’idée était bel(le) et bien là, et aujourd’hui des films mythiques commencent à naître de la migration des codes narratifs du jeu vidéo vers le cinéma. A force de tripoter des tablettes, de tapoter sur des écrans, le grand public acquiert des réflexes intellectuels directement issus de la logique internet et de celle des jeux vidéos. Les codes ont été assimilés et lorsqu’ils ressurgissent au détour d’un film ou d’un livre, ils sont compris. Compris ? Ne passerions nous pas la frontière du mot « recherchés » ?

Et me voilà glisser joyeusement du film vers son scénario, du scénario vers l’écriture, de l’écriture vers internet et toute une foule de trouvailles sémiologiques qui n’attendent qu’à éclore pour enrichir les livres de demain. Car penser le livre en arborescence, utiliser les nouveaux logiciels d’écriture hyper adaptés aux besoins des auteurs, intégrer les nouvelles formes de distraction, c’est délaisser l’écriture linéaire au stylo bille sur le cahier d’écolier. C’est aussi admettre que la pensée qui génère la ligne se structure différemment et que certainement on n’écrira plus jamais comme hier.

Est-il possible de mesurer l’écart qui se creuse entre l’écrivain d’hier et celui de demain ? La modification des codes narratifs et la tectonique du livre ? N’est-ce pas fondamentalement cette naissance imprévisible avec ses défauts, ses tâtonnements et ses impasses qui effraye tant les tenanciers du tout papier ?

Et n’est-ce pas la plus fabuleuse aventure qu’il nous est donné de vivre depuis Gutenberg ?