…C’est le grand jour, celui où…

tu t’es faite belle et tu as mis ta robe chatoyante en soie de loutre de l’Himalaya perlée de larmes d’espoir, celui où…

Tu te rends à l’imprimerie en tremblant comme la fois où tu as rendu ton mémoire de thèse relié à l’envers avec seulement les pages impaires et que tu t’en es aperçue pendant la soutenance,

C’est le jour où….

avant de lécher le timbre (15,90€ pour la Belgique quand même) tu dois écrire :

UNE-LETTRE-DE-PRESENTATION-POUR-L’EDITEUR.

Et là, c’est le drame.

Tu te demandes : c’est Q-U-O-I ? Le but d’une lettre qui va avec un manuscrit ― putain ― ?

Oui parce que quand même, il y a pas mal de chances pour que les 200 pages que tu viens d’imprimer n’aient pas été pondues en dix minutes. Ça t’a pris au grand minimum le temps de taper 500.000 caractères avec un doigt de façon à ce que ça fasse des phrases avec des espaces entre les taches.

Tu as filé un synopsis que tu as tenté de rendre convainquant, ton adresse et ton numéro de téléphone en espérant avoir encore suffisamment de sous pour payer ta facture d’électricité pour recharger ta batterie au cas où on cherche à t’appeler pour te dire qu’on accepte ton livre…

Mais ce n’est pas suffisant.

Dans quasi 100% des cas, on lira X. pages avant de remballer et d’écrire ton nom sur un petit mot standardisé : « Nous tenons votre manuscrit en otage. Si vous souhaitez le revoir vivant, envoyez-nous un virement d’un montant de 50€ sur notre compte #c’estpasnousc’estlapostequifaitdel’humour et priez le ciel pour qu’il ne se perde pas en route. » Malgré ça, bon nombre d’éditeurs insistent pour « avoir une petite lettre de présentation gentille, c’est très important, pour nous faire une idée ».  

OK. Je note. Le bouquin, en soi, pour se faire une idée, n’est pas suffisant. Le synopsis, c’est un peu comme de lire Proust à une tourte au lémurien au lieu de la manger, en revanche ! (roulement de tambour) LA LETTRE DE PRESENTATION, ça ! C’est ….

Quoi ?

Je ne vois pas 150.000 manières de se plier à l’exercice.

Sur le plan du contenu :

« Cher éditeur. Je ne sais pas qui tu es, je ne sais pas ce que tu fais, je n’ai jamais trouvé un seul de tes bouquins dans une librairie, d’ailleurs, tu es situé à Craponne-sur-Arzon, et je n’ai foutrement aucune idée de où peut bien se trouver ce bouiboui perdu, c’est curieux, ça quand même, en général, les éditeurs se regroupent dans le 6è arrondissement … Mon livre est tout pourri, je l’ai fait en trois jours avec les pieds, mon kiné a dit que ce serait un super exercice de rééducation.»

Non. On est d’accord.

Traduisez en conséquence : « Cheeeeeeeeeer éditeur d’amour que j’aime. Je suis avec le plus grand intérêt TA production, ma grand-mère habite Craponne-Sur-Arzon, rue de la Chapelure, je suis un fervent consommateur de tes livres et je te rapporte environ 500€ par an, dans ma bibliothèque il n’y a que toi, prends-moi-je-t-aime. 

Mon livre est génial. J’ai sué, j’ai pleuré, j’ai prié, j’ai une sensibilité littéraire exacerbée que tu apprécieras à travers chaque ligne.»

Dans la plupart des cas, j’imagine qu’une telle missive fait plaisir est pipeautée. Quand bien même ce serait vrai, si ça fait toujours du bien à l’éditeur en question qui pourrait avoir l’impression que tu l’as choisi exprès, je me demande bien comment ils font pour distinguer le bon grain de l’ivraie.

J’ai donc du mal avec le concept. Sérieusement. C’est un peu comme de demander un amour inconditionnel et la fidélité à quelqu’un que tu as vu deux fois. QUI ??? Peut se targuer d’avoir fréquenté toute ou quasi toute la production d’un éditeur qui cultive 5 ou 6 ou 10 collections différentes et dont le but affiché est de se diversifier au maximum ? Parce que je me plais à croire que lorsqu’on est éditeur, l’excellent manuscrit peut justifier la collection (ou le plan marketing particulier). Venir par là-dessus avec un manuscrit ciblé parce que la collection existe et qu’on pourrait en faire partie, c’est comme de se demander qui est venu en premier : l’œuf ou la poule.

Une fois admis que dans une telle lettre il faut objectivement adorer le veau d’or avant de l’avoir fréquenté et écrire très bien en s’auto congratulant,  il y a :

LA FORME.

Tu peux ?

Rire. (Je suis décontractée, je ne suis pas folle j’ai de l’humour, vous savez)

ou

Pleurer. (Je suis un poète maudit au génie incompris, entendez-moi, vous qui n’êtes pas aveugle sourd. C’est une métaphore. Poète, j’ai dit.)

Alors, non, vraiment, je m’excuse. Vous, les éditeurs, je vous apprécie, je considère votre travail que je serais incapable de faire et qui nous fait exister, nous les auteurs, mais vraiment, la lettre de présentation, je ne comprends pas. Hormis écrire des trucs d’une absolue platitude en priant pour que ça paye à l’exclusion de toute démarche artistique, je ne sais pas de quoi exactement ce serait révélateur. On entend souvent les éditeurs railler l’égo surdimensionné des auteurs. Ne serait-ce pas pour une fois la preuve qu’ils en ont un aussi, suffisamment développé pour souhaiter qu’une fois un manuscrit refusé chez eux, l’auteur, n’ayant aucune contrainte alimentaire, jette son travail aux orties sans aller voir ailleurs, et se remette à travailler pour lui sans rémunération dans l’espoir d’être remarqué ?

En tant que professionnels du lire (à contrario des auteurs qui bossent pour être des professionnels de l’écrire) les éditeurs ne sont-ils pas à même, en dehors de n’importe quelle lettre de présentation, d’estimer le travail fourni en l’espace de quelques pages ?

Bon. Sur ce. Je vais ne pas écrire de lettre de présentation !