Après avoir usé près de dix années durant ma culotte Petit Bateau sur les bancs des universités, j’ai le sentiment d’être arrivée enfin au point de départ. Questionnement ridicule s’il en est, que je retrouve pourtant sans arrêt à travers mes pérégrinations livresques et numériques. La question du style.

En revenant en arrière, je m’aperçois que dès la première année de littérature (prononcez le mot avec componction en appuyant longtemps sur le « ââââ » pour obtenir l’effet souhaité), pifpafpouf, on t’enseigne les monuments des belles lettres (cathédrââââles) que seul le béotien néglige et que Ô grands dieux, personne ne peut n’aimer point lire. Tac ! C’est parti, en petites foulées, du Moyen-Âââge à nos jours on se tape des  chefs d’œuvres à n’en plus pouvoir, le prof émérite qui porte une tignasse de hippie et une barbe de trois mois, squatte une caravane à l’entrée du campus balance : « Toi qui entres ici abandonne toute espérance si tu dors plus de trois heures par nuit, tes études sont vouées à l’échec. Il faut lire et lire encore, jusqu’à ce que tes orbites tombent à l’intérieur de ta boîte crânienne avec un petit bruit sec. » Raisin sec. Ploc.

Alors comme tu veux réussir, tu t’exclââââmes, tu te fades Marguerite de Navarre, Le Roman de Renard et tout Chrétien de Troyes en VO, tu surfes comme un damné sur la vibe « une corneille perchée sur la racine de la bruyère boit l'eau de la fontaine Molière », ta mère, et puis au pas de course Balzac, Zola, Flaubert, Proust et… Oh ! Ici un grand panneau stop, parce qu’en Fac de lettres après Proust il n’y a plus rien de valable.

Voici venue l’heure de faire un Mémoîîîîre. Et tu te demandes comme un con ce que tu aimes vraiment lire. Là, tu découvres que tu n’en sais rien. Hé ouais. En l’espace de 5 années d’études littéraires, on t’a laissé tellement le choix que ça ne t’a jamais traversé les méninges de te demander UNE SEULE FOIS si ce que tu ingurgitais te faisais vraiment plaisir. Le « plaisir » d’ailleurs, c’est un truc vaguement obscène dans le temple du savoir.

Et puis un beau matin, tu décides que tu vas écrîîîîre. Ecrire c’est devenu plus flippant que te faire arracher les molaires sans anesthésie avec un tournevis rouillé. Tu es fan de de Gracq, Mallarmé, tu as sucé des vers jusqu’à l’os, à moins que ce ne soit l’inverse, tu n’es plus très sûr.

Tu prends ton stylo clavier, tu t’arrêtes là.

Parce qu’en gros si tu souhaites mettre en scène la vie d’une maison close dans l’Angleterre Victorienne, à un moment, tu risques d’avoir envie d’utiliser des mots cochons. Et de manière générale, durant les dix dernières années, tu n’en as pas lu un seul dans un chef-d’œuvre. Non. PAS. UN. SEUL. Alors tu écris la chose comme suit :

«  (…) La Branlue tendait au vice un poignet secourable et avait développé un talent qu’aucune d’entre elles ne pouvait concurrencer. Son physique peu avantageux avait trouvé compensation dans cette spécialité, qui en faisait l’un des caractères les plus rentables de La Tirelire à Moustaches.

— Me Vl’a me v’la ! Y a pas encore le feu à la jaquette que je sache !

— La Branlue, j’espère que tu as suffisamment d’huile de coude pour ce soir. Et toi Lucy ! N’hésite pas à faire profiter les moins expérimentées de tes talents ! Mesdames, aujourd’hui, je ne veux pas entendre qu’une seule d’entre vous n’a pas trouvé le moyen de passer à la casserole ! Il faut que ça boive, que ça pelote ! (…) Ne me faites pas mentir ! Ayez de la conversation d’abord, décoincez les braguettes ensuite ! » Charlotte Charpot, L’Entre-Temps, Tome 3.

 

C’est joli hein ? Ca va parce qu’avec un bon dictionnaire d’argot, il y a moyen de faire coloré sans être trop vulgaire. Mais qu’arriverait-il si… la « chose » se passait aujourd’hui ?

Et là, c’est le drame. Tu évoques direct le pouvoir du crâne ancestral les lumières du Doyen de l’université et tu t’imagines demandant : « Monsieur Le Doyen, puis-je écrire « chatte », s’il vous plait ? ». Et tu te rends compte que c’est LA RAISON POUR LAQUELLE, certainement, en Fac de lettres, il n’y a plus de livre après Proust.

 Tu lis Joël Dicker, tu y prends beaucoup de plaisir reconnais avec toute ta culture que ça « manque de style » et tu tombes sur des railleries de bloggeurs à propos de ce que dit l’auteur:

 

"Je m’étais donné beaucoup de peine pour ce roman et pour le rendre le plus littéraire possible, parce que j’avais l’impression que c’était important pour qu’un livre trouve preneur chez un éditeur." — (Joel Dicker, à propos de son précédent roman, La vérité sur nos pères)

Hum. Je pense qu'il est grand temps de créer un nouveau prix littéraire, le PDRLPLP : le "Prix du Roman le plus littéraire possible".Avec un prix de consolation à la clé: Le PRPLOSDBDP: le "Prix du roman pour lequel on s'est donné beaucoup de peine".Mais soyez prévenus: les noms de ces prix seront plus cool à lire que les livres qu'ils couronneront.

http://towardgrace.blogspot.be/2012/11/ces-petites-phrases-qui-tuent-elles.html?spref=tw

Hahaha ! Mort-de-rire-super-drôle ! C’est un peu le « Mais comment peut-on être Persan ? » version « Comment peut-on penser qu’il faille faire littéraire ? », et tu essuies une larme de sang tellement tu te reconnais dans les propos de ce frère d’armes.

Dans le même temps, tu lis un autre auteur qui témoigne :

« Pierre Valk (éditeur) m'a reçu : (…) et ne m'a pas caché d'emblée que renseignement pris, il ne publierait jamais rien de moi. Je n'avais déjà que trop publié, et les livres même qu'il ne faut pas. De la poésie (un mot qui fait fuir le public). Des romans d'imagination (…). Des fictions contemporaines (l'histoire et la protohistoire ont un attrait qui pallie le manque de notoriété de l'auteur). Des récits à forte teneur psychologique (l'erreur absolue, on attend des personnages qu'ils agissent d'une manière animale : il faut qu'on devine ce qu'il y a derrière leur mutisme actif). De façon générale, un écrivain doit être célèbre après trois livres, sinon il est trop tard. S'il en a publié dix et qu'on ne le reconnait pas dans la rue, c'est terminé. Chaque nouveau titre diminue le niveau déjà si faible de sa notoriété. » Luc Dellisse http://www.bela.be/homepage/auteurs/auteur/blogs/luc-dellisse.aspx

Celui-ci adore visiblement les textes TRES littéraires avec des métaphores bibliques et philosophiques. Mais il n’est pas vendu. Tu te rends compte qu’il y a l’autre côté de la barrière. L’univers des livres-qui-ont-du-succès-sans-littérature-inside. Un univers avec un verrou intellectuel en sens inverse. Il FAUT faire comme Donald Ray Pollock et écrire (de préférence souvent) :

« Des femmes comme ça, pour un dollar ou deux, ça baiserait avec un chien, ou avec un âne, ou avec n’importe quoi. (…) Flapjack était venu voir Théodore pour qu’il lui enseigne quelques accords de guitare, mais à la place il avait appris à l’invalide comment jouer de la bite (…) – Qu’est-ce que ça veut dire ? Je suis pas un suceur de bite. (…)» Donal Ray Pollock Le Diable tout le temps, Albin Michel P. 156-157.

C’est le « business-plan-bite-couille-chatte. » Tu entends tes orbites tomber à l’intérieur de ta boîte crânienne avec un petit bruit de raisin sec. Ploc. Tu prends ton stylo, tu trembles, tu ressens tous les signes du dysfonctionnement émotionnel/cardiaque/nerveux/intellectuel, tu es bien décidé, cette fois-ci, tu peux le faire, même sans la permission du doyen tu peux écrire « Chhhhhhaaaaaaatttttt…. »  

 

« Lucy, affamée après une grasse matinée qu’elle avait savourée comme une chatte sur un coussin moelleux, rejoignit le fiacre qui l’attendait dans la rue (…) » Charlotte Charpot, L’Entre-Temps, Tome 3.

Hé ben voilà, hein ? Ça, c’est fait ! On respire tout de suite plus librement, c’est sûr.

Pour conclure, je vais citer un texte de S. King, qui doit être de loin le type le moins hypocrite en la matière que j’ai jamais lu et suivre son conseil, en écartant de moi définitivement les deux pôles sataniques des profs d’université et des éditeurs qui veulent se faire du blé :

« La Legion of Decency n’aime peut-être pas le terme merde, et si ça se trouve vous ne l’aimez pas non plus ; mais par moment il n’y en a pas d’autre (…) Si vous mettez « Oh, flûte ! » à la place de « Oh, merde ! » par crainte d’être critiqué par les gens bien-pensants, vous rompez le contrat tacite passé entre l’écrivain et ses lecteurs : vous leur avez en effet promis de dire la vérité sur la façon dont les gens se comportent et parlent par le biais d’une histoire inventée » S. King, Ecriture, p. 221 Le Livre de Poche.

Et voilà. Débrouillez-vous avec ça. Je sais qu’on n’est pas beaucoup plus avancés dans le débat, à ceci près que dans « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » la quête d’une authenticité de la langue à l’aide de la lampe torche de la « vérité » est l’outil le moins stupide qu’on m’ait proposé à ce stade.

A vous les studios, avant un grand débat sur la « vérité » en littérature.