Au sortir de la lecture de cet article : http://www.telerama.fr/livre/ecrivains-et-editeurs-vers-l-infidelite,87590.php

… un peu effarant, je me pose pour la énième fois l’énigme suivante : qu’attendons-nous les uns des autres entre éditeurs et auteurs ?

Est-il possible d’un côté comme de l’autre de sortir du schéma foire-au-boudin en répondant autre chose que : « Mais du pognon pardieu ! » Ce n’est pas l’impression que donne un marché exsangue, où les gros chèques permettent de débaucher les auteurs les plus « bankable » où on apprend tous les matins que X ou Y a quitté son éditeur de longue date pour un autre pour un montant astronomique, où on paye avant publication des personnalités qui n’écrivent que sous l’égide d’un nègre parce que leur bio sera vendue vite fait compte tenu que tout le monde sait qui est Loana, Celine Dion ou Paris Hilton-ma-vie-mon-œuvre-monchiwawa-anorexique. La phagocytation littéraire a de beaux jours devant elle.

Alors où en est le mythe de l’auteur maudit « pur être de lumière, vivant de concepts et d’eau fraîche » nourrissant des idéaux bien moins triviaux ? Et celui de l’éditeur passionné, capable de péniblement porter à la lumière quelque pépite qui ne soit pas nécessairement une mine d’or commerciale ?

La première réalité qui me saute aux yeux est que l’argent est un facteur incontestablement important de la relation, parce que l’un comme l’autre, nous avons besoin de MANGER.

En effet, être auteur (ou même artiste en général), qu’est-ce que c’est ? C’est avoir un boulot alimentaire souvent abrutissant, sans lien aucun avec sa passion et mourir du cerveau un nombre beaucoup trop conséquent d’heures par jour. Magritte confectionne des affiches de pub, Mallarmé est prof d’anglais en Ardèche, XY et Z sont alternativement crève la faim, journalistes, pigistes, mendiants et pourquoi pas Bartleby le scribe pour en finir avec le vide.

Etre écrivain, c’est encore rester assis des heures durant tout seul, sans pouvoir payer sa facture de chauffage, à tenter d’élaborer un chef d’œuvre, ou simplement en désespoir de cause un livre qui trouvera un vague écho sous quelque crâne, happé au bénéfice d’un buzz aléatoire, d’un article bien tombé, d’une actu un peu vide dans le reste du monde.  

Le résultat d’années de travail est conditionné par un nombre invraisemblable de facteurs sur lesquels personne n’a de prise. Un chef d’œuvre périclite, un navet a le vent en poupe (sisi, je vous assure, on diffuse Camping Paradis à la télé), la roue ne tourne pas nécessairement dans le bon sens. L’auteur livide attend, l’éditeur exsangue continue de pomper. Alors certes, on peut se dire qu’à force de persévérance, de travail, sur la durée, éventuellement il se pourrait qu’un jour, les rentrées sonnantes et trébuchantes suivent, mais soyons honnêtes, il n’y a rien de moins sûr.

Etre éditeur qu’est-ce que c’est ? Du peu que j’en sais, c’est être assailli d’auteurs à l’égo surdimensionné, de manuscrits abominables, de factures à payer et de contingences en tout genre, tout en gardant un indéfectible enthousiasme pour porter ses espoirs sur le devant de la scène en dépit de la pression commerciale de mastodontes  sans scrupule.

J’attends donc de mon éditeur qu’il me paie, évidemment,  les maigres revenus de mon activité si nos efforts conjugués nous ont mené vers quelque gratification, mais aussi qu’il me propose en amont un contrat solide qui en cas de succès me permette d’en profiter équitablement avec lui. Nous sommes dans la même barque.

Une fois cette question économique réglée en bons partenaires, de quoi ai-je besoin d’AUTRE pour avancer ? D’un éditeur qui partage mes idéaux, qui respecte ses obligations, qui croit en ses auteurs et en ce qu’il propose au public, qui prenne son pied à propulser ses livres, mais aussi qui lise ce qu’il propose.

Ça paraît bête, mais des dialogues de sourds avec des gens très bien malgré une courte carrière, j’en ai déjà entendu un certain nombre :

« C’est fabuleux ce que nous allons publier là ! Sisi ! Fabuleux, extraordinaire ! Bon vous signez le contrat pour demain. »

« … Mais ? Vous avez lu le livre ? »

« Ha, non. Pourquoi ? C’est important ? Ne faites pas l’enfant, vous ne croyez tout de même pas qu’un éditeur lit tout ce qu’il publie ? HAHAHA. » 

J’ai aussi connu l’inverse :

« Merveilleux livre ! Un carton je l’ai dévoré ! Quel talent ! »

« Ha. Je suis contente. Je peux être payée maintenant ? »

« Payée ??? Mais ! C’est une insulte ! Vous n’espériez quand même pas toucher quelque chose ? Bien. Puisque nous sommes d’accord, vous n’écririez pas un nouvel opus ? Non, parce que le précédent ! Génial ! Je vous le répète ! »

Alors je partage avec ferveur la petite phrase de Mme Caroline Aubert du Seuil :

« Ce monde se partage entre les gens

qui ne pensent qu'à l'argent et ceux qui savent

qu'il y a autre chose d'important »

 

Effectivement. C’est un tout. Si je ne néglige pas l’inévitable partie pécuniaire, je veux aussi : des encouragements, une lecture vraie, un investissement honnête, un partage, et si possible des rapports sur le long terme, je veux croire en l’autre autant qu’il croit en moi. Parce qu’écrire, un livre, c’est lent. Le temps de l’écriture n’est pas celui du monde réel. C’est du temps perdu dans cette réalité triviale qui bascule dans une autre, celui d’un récit qui s’ordonne mot après mot selon un rythme neuf qui n’a de sens que dans le livre et que l’on a envie de partager avec ceux qui sont prêts à faire le saut. J’ai besoin de confiance, d’encouragements, de sérénité pour plonger. J’ai donc besoin d’un éditeur fiable, d’un véritable être humain, un égal. Et je crains de ne pas comprendre si un jour je ne suis plus dans la précarité, ceux qui brisent leur équilibre pour un chèque plus gras, ceux qui quittent le temps partagé du récit pour le temps réel de l’existence purement matérielle.

 

Et toi, l’éditeur ? Qu’attends-tu de ton auteur ? Existes-tu tel que je te rêve ?