Je ressors un peu crevée de l'interview sur Sud Radio.

Cet après midi, une marche blanche. 3000 personnes rassemblées pour rendre hommage à notre collègue décédée à Béziers. 

Le journaliste débute d'une voix d'outre tombe sur une musique tragique. Le cadre est posé. L'interview se lance avec un enseignant collègue de Lise, et nous tâtonnons une bonne heure à la recherche de quelque chose. Quoi? Qui était cette enseignante? La question se pose depuis jeudi dernier, cela fera bientôt une semaine. La réponse à oscillé de "une femme rigide - vieille école" à "seule" "dépressive" à "brisée par des drames personnels" en passant par... - le plus souvent -  lorsque la réponse n'est pas politisée : "Quelqu'un de parfaitement NORMAL."

"Oui, on a discuté avec elle, elle a dit ça, répondu ceci, elle avait des amis, elle sortait, il parrait qu'elle jouait de la musique aussi... je l'ai croisée hier à la cantine."

Le journaliste insiste "Oui mais à part ça, comment était-elle????" Hé bien nous n'en saurons jamais plus. Lise était une quadragénaire standard, similaire à vous et moi. La réponse semble inacceptable. Comment ça? Rien? du tout? Aller quoi une particularité! Non. Nada. On s'interroge ensuite sur le cadre de travail  : "Mais heu.. l'établissement était plutôt standard, non? Extérieurement rien n'indiquait qu'on y trouve une violence particulière?" Non, rien.

 

Et c'est sans doute malgré tous les efforts des médias cette terrible normalité qui dérange. Se pourrait-il qu'une personne équilibrée n'ayant pas connu plus de drames sur une durée de vie de 44 ans que n'importe qui, ne travaillant pas dans des conditions plus pénibles que la moyenne en vienne à poser un acte aussi extrême?

La réponse est oui. Quelle image de notre société donne cet événement? A moi c'est simple, si je suis honnête. Je me regarde dans un miroir et me dit, ok. Ca aurait pu être moi, toi. Chercher à fuir en mettant des termes pathologiques, la disséquer, trouver du réconfort dans des mots bien analytiques, décomposer son corps et sa psyché comme fait si bien la médecine moderne qui a réponse à tout et classifie l'humain dans des petits tiroirs pour rassurer en évitant d'approcher le problème global, c'est impossible. Il s'agissait de Lise, enseignante normale.

 

C'est pourtant bien la tentative suivante du journaliste, l'appel à la médecine qui permet de rationnaliser tout ça. Mais non, le couvercle s'effondre. Le discours s'enlise pour retourner vers le global, on n'en tirera rien.

Je souligne ensuite la récupération du message par le recteur d'académie. C'est la politique qui parle en seconde heure. Le collègue de Lise avait affirme que:

1. Elle n'avait pas de suivi médical - à moins que de désirer consulter le médecin conseil puisse être qualifié de suivi médical -

2. Elle avait souhaité diminuer son service de moitié ce qui lui avait été refusé, cela l'avait beaucoup affectée.

3. Elle a affirmé avant de s'immoler "je fais ça pour vous" en regardant les élèves .Sur son propre lieu de travail.

 

L'inspecteur parle :

1. Elle avait un suivi médical, elle avait consulté le médecin conseil.

2. On la suivait tout court : comprenez de nombreuses inspections s'étaient succédées. - Comme c'est super bien! Tu vas mal? attends, je te fais surveiller par monsieur l'inspecteur qui jugera de l'évolution de ta carrière et de la qualité d'un travail que tu juges insupportable - Bien suivie donc. Depuis plusieurs années.Nous sommes irréprochables.

3. Elle était FRA-GILE. Je répète : FRA-GILE. En effet. Il y avait eu des ALERTES. Elle avait consulté le chef d'établissement. Houlala. Car attention dès aujourd'hui, vous tous, si vous frappez à la porte de votre supérieur, c'est un signe d'alerte. Déjà qu'avant on y allait le coeur léger!Et puis elle avait vécu des événements familiaux difficiles. Certes. Un décès il y a dix ans. Et donc son geste est inexpliqué.

Et monsieur l'inspecteur d'académie termine glorieusement : " Qu'est-ce qui aurait pu être fait ou dit pour éviter ce drame? Nous ne le saurons jamais"

Bien. Il est certain que dix minutes avant, j'ai un doute. Mais si durant les dix années qui ont précédé, à chaque moment, l'éducation nationale avait offert un cadre de travail serein, sécurisant, respectueux, responsable, bienveillant et à l'écoute.... monsieur l'inspecteur...j'ai comme dans l'idée que ça y aurait changé quelque chose. Ce type de phrase risque de nous faire avancer dans le bon sens. C'est une certitude mathématique.

 

Vinrent ensuite les débats plus ou moins cadrés avec les interventions toujours judicieuses de Mlle Claire Mazeron, auteur du livre "Autopsie du Mammouth, l'Education nationale respire-t-elle encore?", les miennes, plus effacées, pas évident, et celles de tous les acteurs du système éducatif, càd tout le monde, parents et élèves. Une interview chamarée qui n'évite pas la règle du genre : le message risque de dériver de manière sévère si on ne rend pas l'auditeur attentif et qu'à son terme on ne pratique pas une relecture sérrée.