Je me sentais légère et d’humeur guillerette aujourd’hui, et en rentrant chez moi ce soir, forte d’une journée de travail énergique je me suis avisée qu’il y avait fort longtemps que je délaissais la littérature et certainement l’exercice académique entre tous qu’est le commentaire de texte, au profit d’occupations stériles comme le matage de DVD / pop corn.  

 

N’en restons pas là ! me dis-je pleine d’un élan irrépressible ! Il doit bien y avoir quelque texte immense parmi les plus grands qui ait échappé à mon attention et qui vaudrait aujourd’hui que je lui accorde quelques minutes d’attention : un texte fondateur, puissant, le reflet d’une génération entière, quelque chose qui bouleverse la pensée, les rapports humains, la façon dont tourne le monde !

 

J’ai donc laissé errer quelques instants mon esprit jusqu’à entrevoir le chef d’œuvre d’un inconnu du siècle, jeune poète, reconnu par ses pairs, qui marquera à tout jamais la postérité dans la fleur de son génie : (je ne résiste pas au bonheur de vous le faire parvenir dans sa forme originelle)

 

 

Terminale STG2

à l’attention de Madame L.

Paris, le 21 octobre 2009

Objet : suggestions de la classe

Madame,

Suite à la lettre du mécontentement collectif de notre part envers votre égard, nous n’avons

malheureusement pu obtenir une réponse favorable de la part du proviseur pour un

changement de professeur.

Or, nous voulons vous faire comprendre qu’avec votre attitude négative envers la classe,

vous perdez énormément de temps à faire des remarques désobligeante afin d’essayer de

nous remettre désespérément à l’écoute du cours. Il est vrai que beaucoup d’entre nous se

laisse distraire pendant les cours, par des accessoires électroniques, par nos camarades ou

autres. Mais ce genre de situation se produit partout dans la vie quotidienne. Nous pensons

que vous nous prenez trop au sérieux en nous engueulant à chaque distraction, et cela

engendre des réactions négatives de la part de certains d’entre nous.

Nous vous conseillons par conséquent de procéder à un changement d’attitude, et de cesser

de faire des remarques à chaque fois que l’on à un téléphone entre les mains car cela est

une perte de temps. Si vous persistez avec cette même attitude envers la classe, le problème

va persévérer encore et encore, et chaque lundi vous allez subir votre peine.

Nous espérons passer un lundi correct avec vous le jour de la rentrée ; si ce n’est pas le cas,

et qu’il n’y a aucun effort de changement de votre part, nous n’avons plus que quelques

mots à vous dire :

* ALLEZ VOUS FAIRE ENCULER !

Nous vous prions d’agréer, Madame, à l’expression de nos sincères salutations.

La TSTG

2.

PS : Le vole de la clé usb est bien fait pour vous, car vous pensez nous faire peur en disant que vous

allez porter plainte. Mais sachez que nous ne céderons JAMAIS à vos menaces. Si vous ripostez,

CE SERA

LA GUEURRE GUERRE

GUEURRE CHAQUE LUNDI !!! (Miaous oui la guerre !

comme le dis

la Team Rocket

dans Pokémon)

 

 

 

 

 

 

Voici donc la lecture que j’en fais ce soir, ayant trempé un instant dans cette source de jouvence intarissable, qui je l’espère, ouvrira vos charcas d’un bonheur renouvelé.  

 

 

Terminale STG2

à l’attention de Madame L.

Paris, le 21 octobre 2009

 

Lignes officielles indiquant l’âge de l’écrivain qui à l’époque, le chérubin, n’avait encore que 28 ans. Petite troncation subtile : madame « L » reprenant discrètement l’homophone « elle », qui met à jour un trouble à fleur de peau de l’adolescent et une retenue non feinte.

 

Objet : suggestions de la classe

 

Un texte fort qui débute par une petite hyperbole. – ne lui en tenons pas rigueur -

L’auteur ne « suggère » rien par la suite, il intime un frisson d’idée, le reflet éloigné d’un embryon de soupçon de semblant de début de recommandation à peine esquissée. On note sa délicatesse tout en nuances.

 

Madame,

Suite à la lettre du mécontentement collectif de notre part envers votre égard, nous n’avons

malheureusement pu obtenir une réponse favorable de la part du proviseur pour un

changement de professeur.

 

L’exorde – magnifique - obtient mieux qu’aucun autre l’effet souhaité de capter la bienveillance de l’auditoire. L’allitération en /R/ rend sensible une détresse qui s’expose en une ligne, un lieu, une pièce, et moins de 24H. L’économie classique est totalement respectée ; l’Argument : politique, amoureux, fort. Métaphoriquement, le Proviseur, tel Thésée, s’oppose, au jeune héros. Entendez-vous le frémissement lointain des Bacchantes ?

 

Or, nous voulons vous faire comprendre qu’avec votre attitude négative envers la classe,

vous perdez énormément de temps à faire des remarques désobligeante afin d’essayer de

nous remettre désespérément à l’écoute du cours. Il est vrai que beaucoup d’entre nous se

laisse distraire pendant les cours, par des accessoires électroniques, par nos camarades ou

autres.

 

Ce passage a une fonction de rassemblement cathartique. Le Héros rassemble autour de lui, guidé par un impératif moral, tous les candidats à l’initiation. Il trace la ligne séparant les qualités du peuple de ses défauts les plus néfastes en fédérant une atmosphère qui porte à la méditation.

 

 

Mais ce genre de situation se produit partout dans la vie quotidienne. Nous pensons

que vous nous prenez trop au sérieux en nous engueulant à chaque distraction, et cela

engendre des réactions négatives de la part de certains d’entre nous.

 

C’est par la frénésie prophétique qu’il poursuit, transporté par une funeste arrogance certainement imposée par les Dieux furieux. Il n’y peut rien, et là réside la beauté : la victime sans défense est livrée à son sort.

Notez que le mot « victime » contient une discrète indication culinaire dont je voudrais vous faire profiter (sans quoi je ne servirais à rien) « Victime » : Terme de cuisine. « Côtelette à la victime », celle qui est cuite entre deux autres côtelettes qu'on sacrifie en les posant sur la braise, de sorte que tout le jus des deux côtelettes victimes passe dans celle du milieu. Miam.

 

 

Nous vous conseillons par conséquent de procéder à un changement d’attitude, et de cesser

de faire des remarques à chaque fois que l’on à un téléphone entre les mains car cela est

une perte de temps.

Si vous persistez avec cette même attitude envers la classe, le problème

va persévérer encore et encore, et chaque lundi vous allez subir votre peine.

 

Passage à double entrée, que nous ne manquerons pas de révéler ici : Si l’on pourrait croire que l’auteur en fait trop en évoquant Sisyphe, comparant un simple être humain au fondateur de Corinthe… il n’en est rien. L’alliance du raisin sec et des côtelettes fait bon ménage dans les tajines.

Ce qui oriente notre lecture vers cette interprétation est que cela se saurait si les profs étaient condamnés à pousser un rocher jusqu’au sommet d’une colline pour qu’inlassablement il retombe…ne présumons donc pas de ce qu’il aurait pu vouloir dire dans une interprétation par trop modernisante.

 

Nous espérons passer un lundi correct avec vous le jour de la rentrée ; si ce n’est pas le cas,

et qu’il n’y a aucun effort de changement de votre part, nous n’avons plus que quelques

mots à vous dire :

ALLEZ VOUS FAIRE ENCULER !

 

 

 Petite référence discrète au coït anal, aussi appelé sodomie par laquelle l’auteur signifie son attirance pour la destinataire de sa lettre. C’est une version détournée de la fin’amor ancestrale, puisqu’il va de soi qu’il n’aura jamais accès au fruit défendu. Savourons néanmoins le courage qu’il lui aura fallu pour dévoiler en ces termes si justes sa flamme à l’élue de son cœur. Ceci est fort proche sur le fond de l’hypozeuxe Baudelairien qui jouait sur un lyrisme incantatoire inoubliable :

 

« Je suis la plaie et la couteau !

Je suis le soufflet et la joue !

Je suis les membres et la roue

Et la victime et le bourreau ! » (Baudelaire)

 

Mais notre auteur, plus contemporain est aussi plus direct et dépasse en sobriété son modèle incontesté. Qui pourrait le lui reprocher ? Combien d’heures de sueur dépensons nous, nous autres, pour atteindre à l’austérité?

 

Nous vous prions d’agréer, Madame, à l’expression de nos sincères salutations.

La TSTG

2.

PS : Le vole de la clé usb est bien fait pour vous, car vous pensez nous faire peur en disant que vous

allez porter plainte. Mais sachez que nous ne céderons JAMAIS à vos menaces. Si vous ripostez,

CE SERA

LA GUEURRE GUERRE

GUEURRE CHAQUE LUNDI !!! (Miaous oui la guerre !

comme le dis

la Team Rocket

dans Pokémon)

 

La péroraison, enfin ! Tant attendue, qui forme la conclusion du discours. L’auteur récapitule et résume son argumentation, émeut le spectateur. Notons toutefois que le terme « péroraison » peut dans sa valeur péjorative s’employer dans le sens de « s'écouter parler », déblatérer, faire son intéressant pour séduire un auditoire. Or nous le devons certainement à la jeunesse fougueuse de l’auteur, mais je n’ai pu m’empêcher de trouver qu’en truffant ainsi son discours de références culturelles en étalant complaisamment son savoir, (référence au « Pokemons » et à la « Team Rocket », il nous laissait peut-être un peu, nous autres ignorants de la toute grande littérature, sur le bord du chemin. 

 

Bien à vous chers lecteurs.

 

Charlotte Charpot.