«"Entre les murs", c'est super aseptisé» à côté de la réalité

 

Créé le 17.09.09 à 20h32

Le livre de Charlotte Charpot a fait un tabac en Belgique.

Le livre de Charlotte Charpot a fait un tabac en Belgique./DR

INTERVIEW - Charlotte Charpot, dont le livre-pamphlet «Madame, vous êtes une prof de merde», sort ce jeudi en France, revient sur les conditions qui l'ont poussée à quitter le métier d'enseignant...

Cela fait un mois qu'elle travaille dans une société de courtage à Bruxelles. A 28 ans, Charlotte Charpot a quitté troqué l'enseignement pour la finance voilà maintenant un an. Entre temps, elle a écrit un livre, qui a fait un tabac en Belgique. Madame, vous êtes une prof de merde (Editions de l'arbre) paraît ce jeudi en France. Sous pseudo (Charlotte Charpot n'est autre que l'anagramme de Marcel Pochard, auteur d'un rapport sur la redéfinition du métier d'enseignant, ndlr), cette native d'Alsace raconte sa descente aux enfers pendant ses six ans d'enseignement, dont trois mois en Belgique. Interview.

Pourquoi, selon vous, votre ouvrage a-t-il connu un tel succès en Belgique?

Parce que ça fait quinze ans que personne n'a osé parler. En Belgique, si on parle, on se fait virer. Les profs ne sont pas fonctionnaires, ils sont recrutés comme dans le privé, il y a beaucoup d'intérimaires et cette précarité fait qu'ils se soumettent aux quatre volontés du chef d'établissement.

En France, en revanche, vous n'êtes pas la première à dénoncer les conditions d'enseignement dans un livre...

Effectivement. Mais en France, on a surtout des bouquins sur le jeune stagiaire ou des essais de sociologie. Quant au livre de François Bégaudeau, Entre les murs, ça m'a bien fait rire comme la plupart de mes collègues. C'est super aseptisé, à des kilomètres de la réalité. Le témoignage qui se rapprocherait le plus de ce que j'ai connu, c'est le film La Journée de la jupe.

Dans votre livre, vous dépeignez le métier d'enseignant de façon très négative, avec des scènes de violence où les élèves vous traitent de pute ou vous cassent vos lunettes. Pensez-vous vraiment refléter la réalité ainsi?

Cela reste un témoignage. Mais on a tous ramé à un moment ou un autre. C'est vrai que l'entrée en matière est très importante. Si je n'avais pas commencé ma carrière dans un collège difficile de la banlieue nîmoise (voir la vidéo), je serais peut-être toujours prof aujourd'hui. Mais le système administratif français est tel que pour se retrouver dans un établissement tranquille, il faut soit avoir craqué, soit avoir 45 ans.

Vous décrivez la difficulté d'enseigner dans une classe de Français langue étrangère, où ne se retrouvent que des jeunes Marocains qui ne savent pas parler français et où on compte «sept Mohammed». N'avez-vous pas peur que ces propos soient mal interprétés?

Certains extraits, sortis de leur contexte, ont en effet été récupérés par l'extrême droite. Mais c'est vrai que je trouve ça scandaleux qu'il y ait sept Mohamed dans une classe. Ça prouve qu'il n'y a aucune mixité dans certains établissements de banlieue et qu'on a rien fait pour une meilleure intégration. Et puis on est pas du tout préparés à ce genre situation. Sans interprète, on est parfois obligés d'utiliser la langue des signes pour se faire comprendre des parents d'élèves.

La situation est-elle pire en France ou en Belgique?

En Belgique, sans aucun doute. Je n'ai tenu que trois mois. La formation est de mauvaise qualité et il n'y a aucun esprit de corps. Mais ce qui se profile en France, avec la masterisation, ne présage rien de bon. On va de plus en plus vers une privatisation du système, avec une logique d'économies. Comme en Italie d'ailleurs. Le problème de l'éducation nationale est loin d'être seulement français. Il est européen.   

Est-ce qu'il est difficile de se reconvertir quand on quitte l'enseignement?

Oui, car on est catalogué en France comme en Belgique. On a l'impression qu'on ne sait faire rien d'autre alors qu'on a quand même un niveau de cinq ans d'études et plusieurs années d'expérience devant des élèves. Moi j'ai enchaîné plusieurs boulots, j'ai passé des entretiens pour des postes de secrétaire, de commerciale dans la grande distribution... En parallèle, je poursuis un doctorat de lettres à Clermont-Ferrand. Mais quand je vois ce que devient le système universitaire français, ça ne me donne pas envie de continuer. Je préfère écrire des bouquins. En tout cas, je ne regrette pas aujourd'hui d'avoir quitté l'enseignement.

Propos recueillis par Catherine Fournier

http://www.20minutes.fr/article/348345/France-Entre-les-murs-c-est-super-aseptise-a-cote-de-la-realite.php