Nous sommes tous, ici, enseignants Belges, scandalisés par la proposition de Mme la ministre, qui aussi empêtrée soit-elle dans une problématique de budget est parvenue à proposer la seule mesure capable de rallier l’intégralité du corps enseignant contre l’idée d’augmenter le temps de travail, sans augmenter le salaire.

 

On sait tous, autant que nous sommes, que la précarité financière est le lot de tellement d’enseignants, que le recours à la grève prolongée est quasiment impossible pour faire valoir nos droits. Cette idée qui est née aussi dans le privé durant la grève a systématiquement été refusée par les syndicats et les employés, qui invariablement ont préféré être mis en arrêt de travail temporaire plutôt que de s’engager sur la voie de la « bonne volonté gratuite » ou autrement dit du « bénévolat ».

 

Pourtant, toujours d’où qu’elle ait été issue l’idée a été proposée en ces termes : « c’est pour le bien de tous, ainsi, nous irons vers un mieux et un système plus juste ».

Les mots deviennent traîtres : si l’employé ne fait pas preuve de bonne volonté, il refuse de se sauver lui-même, et pour finir, refuser de travailler plus gratuitement pour le bien de tous, c’est paraître fichtrement égoïste !!!

 

Ou comment truquer les cartes de l’opinion publique.

 

Rétablissons donc un tant soit peu la vérité.

 

Pour mémoire, un enseignant est légalement TENU de prester pour les besoins du service deux heures supplémentaires gratuitement. Pour la bonne cause. Ces heures, qu’on nous impose comme un devoir (a-t-on vu ça déjà ailleurs ? l’obligation de faire des heures sup non payées ?) deviennent par cette obligation de travailler plus pour le même prix une obligation pour tout un chacun au nom « de l’équité entre les collègues ». Ceci se résume ainsi : comme on nous imposait déjà quelque chose d’éhonté auparavant, maintenant, nous allons l’imposer à TOUS, que tout le monde soit logé à la même enseigne.

 

Ainsi j’en conclus que toute mesure injustifiable imposée à qui que ce soit dans le corps enseignant, risque, par soucis d’équité, de devenir

la REGLE

pour l’ensemble des acteurs du groupe. Joli tour de passe passe.

 

Penchons nous maintenant sur ces fameuses activités extra scolaires, qui font tout le verni des classes dites « de bon niveau » et tenues pour être désirables par les parents et les élèves. L’intégralité des sorties, voyages, activités, projets, organisés par les enseignants, le sont de manière TOTALEMENT bénévole. Autrement dit, tout ce qui actuellement fait la réputation d’un établissement ne tient qu’à la bonne volonté du prof moyen qui estime, comme il est plein de bravoure et d’humanité qu’il vit essentiellement par cela, et que ses élèves, qu’il aime, vivront des expériences complémentaires et essentielles à leur épanouissement.

 

Comment faire valoir tout ce temps de travail méconnu et trop déconsidéré qu’on se plait à ne jamais mesurer ? (Par ailleurs, c’est chouette tout ce bénévolat gratuit, on n’a pas trop intérêt à le mesurer trop précisément, on risquerait d’avoir des surprises sur le nombre d’heures additionnelles prestées pour la beauté du geste). Il est largement préférable aujourd’hui de faire ressortir le vieux cliché du prof fainéant pour alourdir la charge de travail légal de façon illégale. 

 

Ayons juste une peur ensemble : impossibilité radicale et physique de faire PLUS. Démissions en chaîne. Arrêt pur et simple des activités connexes. Dégradation qualitative inévitable (encore) puisque augmentation quantitative.  Et au passage… achèvement de l’image du prof paresseux qui n’en fait surtout surtout pas plus que nécessaire. Ajoutons à la liste, effet de concurrence entre les écoles, panique des chefs d’établissement, augmentation des pressions pour faire plus, pour ne pas perdre d’élèves, pour avoir des subsides, pour…. ????

 

Au fait, travailler plus pour obtenir plus de justice sociale…. Elle est pour qui la justice ?

 

 

Ironie du sort, parallèlement, l’ensemble des profs reçoivent une jolie revue intitulée « Profs » archi bien pensante, sans un cheveu qui dépasse que la plupart jettent en sachant ce qu’ils vont y trouver, imprimée sur papier glacé en couleur.

 

Comment, alors qu’aujourd’hui être enseignant est et restera compte tenu des mesures en cours, le symbole d’un échec, d’un métier qu’on choisit « faute de mieux » dans l’esprit des gens, qui ne peut-être la plupart du temps qu’un second voire un trois ou quatrième choix, compte tenu des conditions générales, que personne ne veut plus faire, demander aux profs de faire passer des valeurs ? De rester des références ? D’être sûrs de l’école, et de son utilité ? De représenter la réussite et de donner envie à leurs élèves de leur ressembler ? Comment lorsqu’on est dépressif, ou épuisé, ou en arrêt, parce que physiquement il est devenu impossible de faire face, rester un pilier solide, instaurer le respect et le rituel ?

 

Je lance ces questions à Mme la ministre, et à l’opinion publique.

 

 

Quelles pistes à soulever ce soir ?

 

- Les réseaux, ces fameux intouchables, qui ne se parlent pas, qui ignorent de droite ce que l’on fait de gauche, qui perdurent depuis la nuit des temps sans que personne n’ose les remettre en question… ne pourrait-on enfin être politiquement tout à fait plus corrects en évoquant cette piste là de préférence à l’autre ?

- L’administration et ses lourdeurs. Ne pourrait-on sainement remettre ce chapitre là sur le métier pour en reparler ?

- Les problèmes réels, ne pourrait-on enfin les évoquer sereinement au lieu de les planquer inlassablement sous le tapis, en ressortant tous les matins les vieilles scies du prof en vacance trop content de ne rien faire ?

- Les risques et réalités du métier ? ne pourrait-on enfin les prendre en compte et les traiter ?

- La médiatisation fausse autour de ce métier qui ne cesse de rendre l’image du prof plus terne et misérable aux yeux de l’opinion publique, parce que cela arrange bien les politiques pour faire passer leurs mesures, ne pourrait-on enfin dire la vérité, et valoriser tout cela ?

- Rétablir les faits, et cesser de contester quoi qu’il arrive les décisions des profs par X formules de contestation

- Jeter un œil du côté de la qualité des formations que déplorent la plupart du temps tous les enseignants ?

- Remettre à plat les exigences parfois délirantes des conseillers pédagogiques face à une charge de travail déjà surréaliste.

- Préférer s’attaquer à de l’administratif plutôt qu’à de l’humain, quitte à tuer certains tabous absurdes.

 

 

 

Faire un effort,  faire un effort. On me glisse à l’oreille qu’il est tellement vrai que jusqu’à présent nous n’en faisions aucun ! On me rappelle aussi ce slogan :

 

« Si l’enseignement coûte trop cher, essayez l’ignorance ! »