Le livre d'une "prof de merde" fait un tabac en Belgique

Le titre - Madame, vous êtes une prof de merde ! - est une amabilité lancée un jour à l'auteure par une élève. Le pseudonyme de l'auteure - Charlotte Charpot - est un clin d'oeil. Une anagramme de Marcel Pochard, le conseiller d'Etat auquel le gouvernement Fillon avait confié une mission de réflexion sur "la redéfinition du métier d'enseignant". Un rapport enterré.

L'ouvrage est un objet non identifié, mi-confession intime, mi-réquisitoire. Voué à un succès confidentiel pour les Editions de l'Arbre, à Bruxelles, il reste semaine après semaine en tête des ventes en Belgique.

Le thème du livre - l'infinie violence qui règne dans certains établissements scolaires -, le ton de Charlotte Charpot - ironique et grave, léger et désespéré -, et, surtout, l'écho immédiat que ce texte a recueilli dans la blogosphère ont transformé en Belgique ce témoignage brut en tube de l'été. Comme si la jeune femme de 28 ans avait libéré la parole de beaucoup d'enseignants. Usés par leur métier, fatigués de dénoncer les lacunes du système éducatif, résignés à être victimes d'un opprobre généralisé.

Le livre semble susciter un intérêt en France. D'ici la fin du mois, il va y être distribué. Charlotte Charpot, elle, est sollicitée pour venir exposer pourquoi "enseigner peut devenir un enfer".

"Le prof belge doit mentir"

Reconvertie dans le secteur financier, hésitante quant à la suite de sa carrière - poursuivre, ou non, un doctorat de lettres -, la jeune Alsacienne semble elle-même incrédule. Mais heureuse que sa dénonciation puisse, comme elle dit, "porter secours" à tous les profs qui souffrent. Contraints d'assurer des "garderies sociales", d'affronter des adolescents en rupture, des autorités indifférentes, des directions lâches et des parents incapables d'exercer leur autorité.

Elle était pourtant "pleine de ferveur et d'enthousiasme", la jeune étudiante de lettres. Vraiment désireuse d'enseigner, et même dans les zones les plus difficiles, "où je serais le plus utile". Elle a bondi de joie quand elle a réussi le concours. A passé sept années à bourlinguer entre l'Auvergne et la banlieue nîmoise. Elle a tout connu, sauf les agressions physiques. Ensuite, elle a tenté sa chance à Bruxelles, découvrant que l'école du royaume de Belgique est devenue "l'une des plus inégalitaires d'Europe", où les enseignants, mal payés et dévalorisés, sont contraints à une flexibilité maximale. "Pour obtenir un poste, le prof belge doit mentir. Il sait tout faire ! Ecrire en marchant sur les mains, corriger des copies en donnant cours : il a six paires de bras. Après tout, s'agit-il vraiment de savoir enseigner ce qu'on nous demande d'enseigner, ou de trouver une place pour être payé ?"

Si elle a aujourd'hui rendu son tablier, "victime des pressions continues, de l'état de tension permanent, de fatigue morale et physique" c'est aussi, explique-t-elle, parce que les Belges ont, en quelque sorte, "fait du Pochard" sans le savoir, entraînant tout le système à la dérive.

Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, correspondant)

www.lemonde.fr/archives/article/2009/09/08/le-livre-d-une-prof-de-merde-fait-un-tabac-en-belgique_1237477_0.html