Confessions d’une "prof de merde"

Charlotte Charpot raconte comment elle a été dégoûtée du métier dont elle rêvait.

C’est l’histoire d’une jeune femme qui voulait - intensément - enseigner. Qui est devenue enseignante. Qui a vu ce qu’était ce métier "quand enseigner devient un enfer" (1). Et qui a finalement quitté la profession. C’est l’histoire d’une jeune enseignante comme il y en a sans doute beaucoup, dégoûtée par l’école, la violence, le manque de soutien et de solidarité La différence, c’est que Charlotte Charpot - un pseudonyme - a choisi de témoigner. Ce qui n’est pas commun en Belgique. "Dans ce pays, a-t-elle expliqué à Bruxelles, lors de la présentation de son bouquin à la presse, on n’entend jamais les enseignants, alors que tout le monde sait que ça va mal. Comment cela se fait-il ?".

Charlotte Charpot est Française. Après avoir travaillé durant six années dans une école de Nîmes, une des pires de l’Hexagone selon un classement controversé, elle décide de tenter sa chance en Belgique. A Bruxelles, précisément. Forte de sa difficile expérience française, elle ne redoute pas cette école en discrimination positive, où les Belgo-belges sont largement minoritaires. "J’ai eu le temps de faire mes armes", écrit, en langage guerrier, celle qu’un élève a un jour insulté en ces termes : "Madame, vous êtes une prof de merde !". Des armes, il en faudra. Et un solide blindage. "Dans ce type d’établissement, dit-elle, 10 à 15 minutes de parole sur 50 minutes de cours officielles, c’est le maximum qu’on puisse espérer."

A Bruxelles, l’accueil sera rude, dans le chef de la hiérarchie comme des élèves. "Première heure : les élèves sont rentrés comme un troupeau en furie. En un quart de seconde, j’étais submergée. Je suis restée coite devant l’énormité de la chose." La suite est à l’avenant. Traitée de "pute", cible de projectiles, dont des pièces de monnaie qui briseront ses lunettes. La direction ne se fera pas remarquer par son grand soutien. Elle incitera Charlotte à faire passer les dégâts aux lunettes comme la conséquence d’une chute accidentelle

L’univers que décrit Charlotte Charpot est terrifiant, désolant. Chacun en prend pour son compte. Elèves (des quatrième technique âgés de 17 ou 18 ans), direction, autorités politiques Les collègues enseignants, également, dont la formation présente de grandes carences. "Dans les salles des profs en Belgique, le niveau laisse parfois à désirer", balance-t-elle avec regret, en le comparant à celui qui prévaut en France, où les enseignants sont recrutés après un concours exigeant. "En Belgique, il y a les régents, les licenciés, ceux qui viennent du privé. Il n’y a aucune cohésion." A la croire, ses ex-collègues ne lui en veulent pas. Ils la soutiennent de dénoncer tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

Ce contexte désespérant poussera donc Charlotte Charpot à la démission mais également à témoigner, animée d’un esprit constructif. Elle plaide pour une école plus humanisée. Elle propose de "revaloriser la formation, la carrière et le métier d’enseignant" et d’associer davantage médecins, infirmières, assistantes sociales En conclusion de son livre, elle écrit : "La reconstruction, dès l’instant où elle impliquera tous les acteurs compétents de l’éducation, tous les laissés pour compte tels les psychologues, les pédopsychiatres, les acteurs sociaux, jusqu’aux architectes, sans oublier les enseignants, cessera d’être stérile." Et, plus loin : "Qu’avons-nous en main aujourd’hui ? L’avenir de la Belgique, l’avenir de la France, l’avenir de plusieurs autres pays qui, ensemble, feront l’avenir de l’Europe."

Cet avenir se construira cependant sans elle. Charlotte Charpot a aujourd’hui 28 ans. Elle a entamé une seconde carrière dans un grand groupe financier. Une vocation gâchée.

http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/524212/confessions-d-une-prof-de-merde.html