Les vacances, les vacances chers collègues, toujours et encore. C’est lassant à la fin, moi qui ne suis plus enseignante, voyez-vous je me demande bien de quelle manière vous occupez votre temps sans trouver le moyen de vous ennuyer au cœur de cette interminable oisiveté gratuite aux frais du contribuable. Bande de feignasses.

Mais que se passe-t-il sur la planète terre pendant que coupés du monde réel, vous n’avez d’un côté ou de l’autre de la frontière, à vous occuper ni de vous trouver un poste, d’aller d’entretien d’embauche en entretien d’embauche, ni de préparer la rentrée, ni de revenir plus tôt pour potasser et corriger les examens de rattrapage, ni de donner de votre temps à l’accomplissement bénévole de tâches aussi passionnantes que de rédiger le petit guide à l’aide des nouveaux, ou d’empiler constructivement un rempart de journaux de classe plastifiés ???

 

 

Hé bien dans le monde, à France Télécom, si certains d’entre vous avaient pensé que le suicide était le privilège des profs et des flics, on dément. On comptabilise 17 tentatives de suicide en un an. Lorsqu’on se penche avec un peu plus d’attention sur le problème et les réponses qui y sont apportées, on frémit.

 

Je vous propose un petit voyage dans la réalité d’une entreprise privée, qui a plus d’un point commun avec notre grande entreprise publique.

 

On sait l’impuissance totale des acteurs de l’éducation comme les médecins scolaires, les assistantes sociales, les assistantes d’orientation et les psychologues scolaires. On panique pour les enfants. Hé bien il semblerait que dans le privé ce soit la même chose ! Quid des médecins du travail ?? Les quelques uns auxquels avait été attribuée la tâche de prendre soin du personnel ont… démissionné. Dépressifs eux-mêmes face au flot de problèmes à traiter et au manque de moyen patent mis à leur disposition ? A leur place on aurait fait pareil, de là à les accuser de mal faire leur travail il n’y a qu’un pas…Ils avaient pourtant, sans qu’on leur accorde le moindre crédit, dénoncé bien avant les problèmes de l’entreprise. Visiblement l’indigence de la médecine du travail n’est pas exclusivement réservée au domaine public. La détresse sanitaire et psychologique sur le lieu de travail est très bien organisée ailleurs aussi, on peut avoir confiance.

 

 

Penchons nous ensuite candidement vers le témoignage de monsieur Laurent ZYLBERBERG directeur des relations sociales. Le pauvre d’abord, hein, on n’aimerait pas être à sa place. Justifier stratégiquement 17 suicides en gardant le sourire et sans plomber l’ambiance, c’est quand même un joli défi. Mais il s’en tire à merveille, on lui a bien appris visiblement à faire usage des outils de manipulation que vous allez reconnaître !

 

Attardons nous sur deux ou trois détails : lorsqu’on l’interroge sur le drame, flegmatique, il répond en relativisant grâce au merveilleux pouvoir des nombres : « ha certes, un suicide, oui, mais voyez-vous nous employons 200.000 personnes dans le monde, et en France 100.000. » Bien sur. Les 199.999 employés restants sont ravis de la situation. Par voie de conséquence la brebis égarée – morte – que dieu ait son âme – nous l’aimions tant - elle n’est plus là pour se défendre - était certainement un cas isolé qui avait malgré son témoignage : « je me suicide uniquement à cause de mon travail », très certainement une infinité d’autres raisons d’accomplir son geste.

Un peu comme tous ces fonctionnaires terrorisés qui ne manifestent pas, et qui sont donc ravis.

 

A la question suivante M. Zylberberg répondra encore plus subtilement : « oui, les conditions de travail sont une raison possible… peu importe que cela soit vrai, en tout cas c’est ainsi que cela a été ressenti » … de là a décortiquer le « ressenti » en question en remettant en cause l’individu, c’est évidemment un grand classique du détournement de responsabilité. Qui n’en a jamais été victime ?

 

Notre directeur dore ensuite un peu le blason de la compagnie : oui, nous sommes attentifs, nous avons un cheptel de 70 médecins du travail, un simple cri d’alarme doit être traité. Faisons ce petit calcul ensemble : 200.000 / 70 = 2857 personnes / médecin du travail. Je leur souhaite bien du courage et salue la mansuétude sans limite de France télécom. Moi non plus je ne comprends pas bien pourquoi on s’y suicide. On apprend aussi qu’existe une commission du stress mise en place en 2000 (dites moi 10 ans plus tard c’est tout à fait extraordinaire comme impact !) la simple possibilité de créer une telle entité me laisse pantoise, en plus on en mesure en direct l’efficacité. Il vaut toujours mieux il est vrai plutôt que de ménager le troupeau, engager de nouveaux gardes chiourme en le stressant d’avantage. Curieux aussi que cet organe d’écoute proche des managers et directeurs n’ai apporté que peu de résultats probants. Un peu comme chez nous, un enseignant perdu qui chercherait du réconfort auprès d’un syndicat ayant une certaine couleur politique, en accord avec celle du chef d’établissement, et  qui par ce biais là trouverait les moyens de se défendre dudit chef d’établissement….on y croit.

Qui a dit il n’existe aucune autre alternative et on finance un organe de défense du personnel avec les deniers de celui qu’il s’agit d’attaquer ? meuh non, vous seriez bien cabotin de penser à mal en disant que la neutralité n’existe paaaaaaas.

 

France Télécom dans sa grande magnanimité va également mettre sur pied plein de dispositifs fabuleux : accompagnement, groupe de travail sur le stress, recherche des bonnes pratiques. Un enfant de douze ans, sait que n’importe quel être humain a besoin d’un minimum de sécurité, d’un minimum de reconnaissance, d’un encadrement ferme mais juste, et d’une quantité de travail raisonnable pour rester en vie moralement, psychologiquement et physiquement. Quelle débauche de moyens pour arriver à remettre sur pied une machine qui fonctionne toute seule si on a un minimum de bon sens !

 

A moins que… ? Hé bien oui, à moins que l’entreprise ait intégré à son schéma de fonctionnement l’usure et le turn over, et qu’il lui en coûte moins de se couvrir par tout une série de mesures absurdes qui lui permettront de se dédouaner en cas de défenestration, que de respecter chacun de ses employés en tant qu’individu. Merci France Télécom, et merci, le néo management. Je vous renvoie allègrement vers le livre « L’open space m’a tuer ».

 

Ne reste qu’une petite mise en parallèle à faire : incroyable, on voit fleurir dans toutes les écoles de France ,de Belgique, de Navarre et tout ce qui s’en suit, des organismes d’accompagnement des enfants, d’aide, de réflexion. Qu'est-ce que la société moderne aime réfléchir ! Comme si depuis la nuit des temps on n’était pas au courant que le respect passe par l’échange verbal et l’écoute constructive, mais peu importe, bref on passe son temps à réfléchir et réfléchir encore sur les moyens de faire en sorte que l’enfant se sente bien, que le stress de l’enfant diminue, que l’enfant parvienne à s’adapter, à suivre, à trouver son équilibre….etc. On n’en finit pas de bosser sur le bien être des enfants qui curieusement vont de moins en moins bien.

 

Et à l’image de France Télécom qu’observe-t-on autour de l’enfant ??? Des enseignants démotivés, hyper stressés, sans aucune notion de sécurité, qui errent d’un établissement à l’autre d’année en année, sans aucune écoute, sans aucun soutien, sans médecine du travail, à la merci des intérims, un turn over jamais vu, un emploi du temps surchargé, une manipulation morale constante. En bref, aucune possibilité d’écoute, ni d’échange, ni d’équilibre. Cela étant, je dis Bravo, ils le boivent à la tétine le néo management, nos enfants, en Belgique et en France ! C’est révolutionnaire ! Comme les profs cette année, les enfants à deux semaines de la reprise, ne savent pas dans quelle école ils tomberont, ni l’année d’après parce qu’on recommencera tout, comme on s’est plantés. Mais la société est devenue très très forte à ce petit jeu : intégrer « l’erreur » à ses plans de bataille.

On sait qu’un très faible pourcentage va craquer et créer un réel problème à l’institution qu’elle soit publique ou privée. Ce très faible pourcentage coûte moins cher à dédommager que la très grande majorité des gens qui laissent faire. Si nous sommes bercés dès 3 ans par l’insécurité, l’injustice et la précarité, la mobilité, la pression, avec un peu de chance on la supportera mieux une fois arrivé dans le monde du travail. Du haut en bas de l’échelle, nous voici entrés à l’aire des nouvelles techniques de gestion du personnel.

 

Il se trouve qu’à mon sens nous oublions un détail. Tout petit. Qui si je poursuis, va nous sauter aux yeux. Une population précarisé élevée dans la violence permanente apporte une réponse elle aussi de plus en plus violente. Et il se trouve qu’aujourd’hui la société en est presque à son point de rupture.

 

Personne n’aura raté les informations suivantes, si ?

 

Usine Sidérurgique Tonghua Iron and Steel. Nord est de la chine. Annonce d’un plan de licenciement de 30.000 personnes. Une frange infime insignifiante lorsqu’il s’agira d’un suicide, mais nettement plus menaçante dans ce cas précis, s’en prend au patron, Chen Guojun. Après l’avoir battu, ils empêchent les ambulanciers de lui venir en aide et barrent l’accès à la police. Il succombe quelques heures plus tard.

 

New Fabris, JLG, Nortel, usines Françaises, toutes menacées par une toujours aussi insignifiante frange des employés d’exploser par le positionnement stratégique de bombonnes de gaz.

 

A venir : Opel à Anvers, Vauxhall en grande Bretagne, et dans les quinze mois qui viennent 25% des concessionnaires actifs sur le marché en péril, 15 millions d’automobiles prévues en moins, ce qui se traduit par l’équation suivante : 75 usines, 300.000 personnes.

 

 

Poussez la population dans ses retranchements… en pleine crise, elle n’est pas si loin que ça, dans sa totalité, de se déliter en foule rageuse et revendicatrice. Si la seule alternative est de retourner la violence contre soi en commettant le suicide, je ne voudrais pas être présente si d’aventure, on choisissait l’alternative numéro 2 : la lutte à mort.

 

Pour moi, du privé au public, nous ne sommes pas si loin d’avoir atteint le point de rupture.

suicide_bear_didnt_even_leave_a_not